1e table ronde: À la recherche d’unité dans la diversité: questions structurelles.

Le vendredi 8 janvier 2010, de 10h15 à 12h00

Les notes ci-dessous sont celles de Jim Hiscott — Compositeur • Musicien • Producteur • Codirecteur artistique de Groundswell (Winnipeg)

Intro

GroundSwell illustre l’unité dans la diversité pour une série de musiques nouvelles à Winnipeg. Cet organisme fondé en 1991 par l’union de trois séries de musiques nouvelles, soit Music Inter Alia, IZ music et Thira, vise à pallier la diminution brutale du financement provenant du Conseil des arts du Manitoba. L’argent manquait pour trois séries; nous avons donc fusionné pour offrir une seule série programmée par un comité artistique composé des directeurs des trois anciens organismes: Diana McIntosh, Michael Matthews, Therese Costes, William Pura et Jim Hiscott. Therese est chanteuse, les autres sont compositeurs ou compositeurs-interprètes.

Cette alliance a demandé du temps, puisque trois organismes autrefois concurrents devaient partager la programmation, chacun conservant une forte position créative au sein de l’amalgame.

Structure

Un plan s’est rapidement formé: chaque directeur artistique prendrait un concert par année dont il serait le commissaire, avec une certaine indépendance.

Nous avons un conseil d’administration et un directeur général, ainsi qu’un groupe de directeurs artistiques (entre trois et cinq) qu’on appelle le directorat artistique (pour le différencier d’un comité du CA, qui entretient une relation différente avec le CA; ainsi, le président n’est pas ex-officio, l’existence du DA est obligatoire et non discrétionnaire, un membre du CA ne peut pas être membre du DA sans l’aval du DA, etc.). Responsabilité: le CA approuve le choix d’un nouveau directeur artistique et renouvelle le mandat des directeurs artistiques actuels aux trois ans, après consultation du directorat artistique (consensus) dans les deux cas.

Le commissaire est responsable, entre autres choses, de choisir le répertoire et créer le programme, de choisir les musiciens et la salle, d’informer le directeur général (besoins en hébergement et transport) et de rédiger l’ébauche des textes promotionnels, une présentation pour chaque programme et le livret de programme en soi. Le commissaire fournit au coordonnateur artistique du matériel écrit pour les demandes de subvention et les campagnes publicitaires et brochures de saisons.

Presque tous nos concerts sont des commissions originales de nos directeurs artistiques de A à Z.

Au fil de l’élaboration du processus, chaque commissaire a adopté une direction et un champ d’intérêt différent. Certains s’intéressent à divers types de présentation scénique (qu’il s’agisse de danse, de jeu dramatique, de salles alternatives ou même d’un autobus transportant le public d’un lieu semi-industriel à l’autre, un par œuvre au programme). Il nous est arrivé d’embaucher un metteur en scène pour créer et diriger l’aspect scénique de ces productions afin d’y ajouter une dimension théâtrale tout en respectant l’intégrité musicale comme dans un concert traditionnel.

Certains s’intéressent au modernisme d’avant-garde, d’autres aux influences de la musique traditionnelle, d’autres encore au répertoire de musique de chambre grand public ou à l’art oral. Nous avons présenté des musiciens locaux, encourageant ceux qui aiment les musiques nouvelles et faisant découvrir celles-ci à d’autres. Nous avons aussi invité régulièrement des interprètes d’ailleurs au pays et de l’étranger, dont Cuarteto Latinoamericano du Mexique, le quatuor Mondriaan des Pays-Bas, l’ensemble Hilliard, un trio constitué de Shauna Rolston, Susan Hoeppner et Heather Schmidt, ainsi que des chefs d’orchestre comme Alain Trudel à la tête d’un ensemble de 15 musiciens.

Constance

Pour favoriser la constance, les autres directeurs artistiques, puis le CA, critiquent chaque concert. Il fut un temps où nous utilisions un formulaire pour solliciter les commentaires du public, mais les données ainsi recueillies s’avéraient moins détaillées, riches et objectives que les opinions des musiciens, de membres choisis du public, du CA et de nos collègues directeurs.

Pendant un ou deux ans, nous avons aussi tenté l’expérience d’une série programmée en groupe plutôt qu’une série de concerts programmés individuellement. Chaque commissaire proposait des idées pour chacun des cinq concerts, la série étant élaborée par consensus. Cela a été intéressant, mais les concerts se sont avérés plus homogènes que ce que nous souhaitions; nous avions perdu le contraste et la diversité de la série dans son format original.

Nous sommes donc revenus à des concerts programmés individuellement, mais nous tenons des réunions de planification où chaque commissaire propose un programme détaillé pour son concert, en précisant artistes, répertoire, budget et salle. Les autres DA commentent et avancent des idées, parfois sur le répertoire ou le choix des musiciens. Ils peuvent aussi s’exprimer sur les détails du budget. L’orientation générale ou l’inspiration derrière chaque concert est respectée afin que la diversité des visions des commissaires se reflète dans la diversité de la série.

Ces discussions autour des concerts commencent deux ou trois ans avant leur présentation, en raison des échéanciers des subventionnaires. Cela joue en notre faveur, puisque nous pouvons alors modifier la programmation au besoin. (Par exemple, si deux DA proposent des programmes similaires pour une même saison, ils ont le temps de s’entendre, avec l’apport des autres DA. De même, si un DA propose un programme particulièrement coûteux, les autres risquent de devoir limiter leur budget. De tels ajustements se sont faits plusieurs fois, à l’amiable.)

Toujours afin d’assurer la constance de la série, nous nous sommes dotés très tôt d’un coordonnateur artistique. Celui-ci voit à la logistique et la production de tous les concerts et aide le directeur général en assurant la liaison entre les côtés production et création de l’organisme, sans avoir le dernier mot créatif. Cette personne coordonne la réalisation de documents promotionnels à titre de membre du comité de marketing.

Voici donc les éléments constants:

  • le directeur général qui se charge des contrats, de la location de salles, etc.;
  • le conseil d’administration, auquel le directorat artistique doit répondre;
  • la responsabilité budgétaire à travers le coordonnateur artistique, le DG et le trésorier du CA;
  • la constance de la présentation, des programmes et des notes, grâce au coordonnateur artistique — révision, etc., surtout pour les commissaires invités.

Concerts satellites

Nos concerts étant des commissions originales, il nous est plus difficile d’accommoder les nombreuses tournées de musiques nouvelles qu’on nous offre. C’est pourquoi nous avons lancé, il y a plusieurs années, une série satellite dotée d’un budget plus petit et présentant un ensemble en tournée dans le cadre d’un sixième concert. Cela nous a permis de présenter le Turning Point Ensemble de Vancouver, le pianiste Roger, le quatuor de saxophones Quasar, la tournée «Génération X» de l’Ensemble contemporain de Montréal avec Véronique Lacroix et l’ensemble d’étudiants-improvisateurs XIE (shay) de Winnipeg dirigé par Gordon Fitzell. Cette saison-ci, nous faisons local avec ce concert que nous intégrons aussi à notre programme éducatif en présentant le Winnipeg Youth Symphony Orchestra dans un programme de musiques nouvelles composé d’œuvres canadiennes et manitobaines.

Cachets des musiciens

Comme je l’ai mentionné, nous invitons souvent des musiciens de l’extérieur pour des programmes assemblés spécialement par GroundSwell. Néanmoins nous employons généralement des musiciens locaux. Winnipeg dispose d’un important bassin de musiciens et chanteurs, dont plusieurs s’intéressent particulièrement aux musiques nouvelles (d’ailleurs, nous avons puisé dans ce groupe plusieurs commissaires invités). Nous avons toujours cru à l’idée de rémunérer décemment les musiciens. Apprendre et créer plusieurs nouvelles pièces pour un même concert est un travail exigeant; nos cachets reflètent le degré de difficulté de la musique, le nombre de pièces interprétées et la grande contribution de chaque musicien à la réussite du concert.

Salles

GroundSwell n’a pas sa propre salle. Nous louons donc la salle qui convient le mieux à chaque programme; il peut s’agir d’une salle de concert, d’une église ou d’un autre lieu. Peu de salles disposent de bons pianos. Et louer et déplacer un piano s’avère complexe (vu leur rareté) et coûteux. En outre, pour nos productions scéniques, rares sont les salles munies d’une sonorisation et d’un éclairage adéquats, surtout si le programme exige un bon piano en plus. Il revient au DA d’organiser ces détails pour son concert.

La pluralité des salles ne semble pas décourager notre public. Celui-ci est prêt à partir à l’aventure avec nous. D’ailleurs, nous avons connu d’excellentes assistances à nos concerts au Manitoba Legislative Building, à la succursale de la Monnaie royale canadienne à Winnipeg, au Western Canada Aviation Museum, dans les rues de Winnipeg, ainsi qu’au centre équestre (avec une douzaine de chevaux exécutant une chorégraphie au son de la musique contemporaine!).

Avantages de la structure de GroundSwell

1. Diversité de la programmation pour notre public

Depuis une vingtaine d’années, les musiques nouvelles sont plus variées et hétérogènes que jamais. Grâce à notre directorat de directeurs artistiques chevronnés aux goûts et aux visions variés, ainsi qu’à nos commissaires invités qui contribuent leurs propres intérêts, nous pouvons présenter à notre public un large éventail de ces musiques. Nous sommes la seule série de musiques nouvelles à Winnipeg; il nous incombe donc de présenter une programmation aussi variée que possible à l’intérieur de notre mandat. En une saison, nous pouvons présenter du modernisme d’avant-garde, de la musique minimaliste ou d’inspiration traditionnelle, de la musique fusion populaire, de l’électronique, de l’improvisation, etc. Nous pouvons présenter un hommage à Elliott Carter, un concert de musique canadienne de l’ensemble Hilliard ou encore une soirée de collaborations danse-théâtre. Dans les premières années du WSO New Music Festival, nous avons collaboré avec la révolutionnaire troupe de théâtre Primus et, lors d’une autre édition, travaillé avec des instruments balinais et un ensemble de cornemuses.

2. Continuité et succession

Compter quatre ou cinq directeurs artistiques offre un avantage majeur: nous pouvons planifier le remplacement et la transition des collaborateurs artistiques. Le départ d’un directeur artistique ne jette pas notre organisme dans la tourmente, puisque qu’une force reste en place et qu’il n’y a pas extrême urgence à combler le poste vacant. Le nouveau directeur artistique est choisi par consensus des DA restants; le directorat artistique propose un candidat au CA de GroundSwell qui l’approuve.

En 1998, au départ de l’un des directeurs artistiques fondateurs de l’organisme, nous avons demandé à plusieurs commissaires invités de l’extérieur du Manitoba de contribuer leurs idées à notre saison. Malgré la logistique complexe et le besoin d’avoir toujours un chargé de projet sur place, cela nous a apporté de précieuses idées. Il y a deux ans, deux de nos DA nous ont quittés presque simultanément. Cette fois, nous avons demandé à des commissaires invités de Winnipeg de combler leurs postes. La saison dernière, nous avons présenté un hommage à Elliott Carter organisé par la commissaire invitée Cheryl Pauls, une pianiste plutôt qu’une compositrice. Cette saison-ci, nous avions un concert intitulé «Licks and Riffs» qui combinait influences populaires et classiques. Le percussionniste Ben Reimer, actif dans ces deux univers musicaux avait organisé le concert. Incidemment, grâce à ses nombreux étudiants, nous avons pu présenter le concert à guichet fermé — nous avons refusé des personnes à la porte une fois l’occupation maximale atteinte. Ce concert est offert sur le site Concerts in Demand de la CBC. Plus tard ce mois-ci, Orjan Sandred, un compositeur de Winnipeg, recevra les compositeurs Hans Tutschku et Jacopo Baboni-Schilingi pour un concert intitulé Live Electric Spaces; nous avons rarement présenté de l’électronique en direct par le passé, mais l’expertise et le réseau d’Orjan nous permettent de présenter la crème de cet univers.

Les concerts de commissaires invités exigent plus de notre coordonnateur artistique, puisque les nouveaux commissaires doivent apprendre le fonctionnement de GroundSwell; certains organiseront même leur premier concert d’envergure. Nous commençons à voir cette activité comme du mentorat pour présentateurs de musiques nouvelles, puisque nous utilisons notre expérience pour aider des personnes à maîtriser un processus complexe en fournissant soutien logistique et connaissance des détails et des embûches possibles. Ce processus se poursuit jusqu’au soir du concert, où nous aidons le commissaire à contrer les problèmes qui se présentent, les complications, voire les crises inhérentes aux productions scéniques impliquant plusieurs musiciens et collaborateurs.

Quant à la succession, nous accueillions cette saison un nouveau directeur artistique, le compositeur Gordon Fitzell, qui enseigne à l’Université du Manitoba. Trois de nos DA fondateurs sont encore avec nous. Il y a donc une forte continuité et rien des clivages majeurs pouvant survenir lorsqu’un directeur artistique unique quitte soudainement sans successeur.

3. Occasion pour les commissaires

Autre avantage énorme de notre structure: l’occasion pour plusieurs personnes (plutôt qu’une seule) d’acquérir une expérience inestimable en gestion des arts, programmation, budgétisation, etc. Même qu’un de nos DA (un compositeur) a été embauché à un poste de cadre au conseil des arts de la province.

4. Simplification des finances

Notre structure simplifie aussi le budget. Nous versons de faibles honoraires à nos directeurs; notre coordonnateur artistique reçoit un salaire nominal pour ses tâches administratives au fil de l’année. Ces dépenses représentent environ 15 000 $ en tout. Il ne s’agit pas d’un revenu principal pour quiconque, mais, si on calculait toutes les heures que consacrent les DA et le coordonnateur dans une année, on dépasserait fort probablement les 2 000 heures que représente un poste à plein temps de 50 semaines à 40 heures. En échange, nos DA ont l’occasion de faire interpréter une pièce par année et l’avantage de s’impliquer auprès de leurs pairs et d’être en contact étroit avec eux. Ces avantages supplémentaires ne mettent pas du pain sur la table et ne le feraient pas plus pour un titulaire à plein temps.

5. Conclusion

Cette structure fonctionne bien à Winnipeg, où nous sommes la seule série de musiques nouvelles et où nous avons le mandat de présenter à notre public des approches variées en musiques nouvelles. Elle fonctionne bien aussi parce que notr structure englobante assure une constance aux diverses visions et productions de nos directeurs artistiques.

Ce modèle pourrait fonctionner dans une plus grande ville, peut-être avec une visée artistique plus restreinte (par exemple, où un groupe de musiques nouvelles s’adresserait à une niche du public en musiques nouvelles, alors que d’autres groupes offriraient des programmations différentes), pourvu que chaque DA respecte les objectifs et le mandat de l’organisme. Un consensus fonctionnel doit régner parmi les DA, qui doivent tous être libres d’être créatifs. Cela permet à plusieurs personnes de s’impliquer créativement dans le milieu des musiques nouvelles, d’assumer des responsabilités et de présenter leurs idées créatives dans l’arène.