Conférence d’ouverture: Avec George Lewis

Repenser la diversité: les musiques nouvelles dans un contexte mondial

Le vendredi 8 janvier 2010, de 9h00 à 10h00

Avec George Lewis — Chaire Edwin H Case de musique américaine, Université Columbia (New York)

(Les notes ci-dessous sont celles de George Lewis)

Je me sens très étrange de parler de diversité parmi les Canadiens; surtout parce que je ne suis pas Canadien moi-même. [Note du traducteur (NT): Cette phrase est en français dans le texte original.]

Malgré mes trente ans et plus de liens profonds avec de nombreuses scènes expérimentales et académiques au Canada, en musique, vidéo, arts visuels, études culturelles et nouveaux médias, plus récemment dans l’Ouest, mais aussi à Toronto, Guelph et Montréal — et plusieurs de mes amis et collaborateurs sont ici présents ce matin — je n’ai qu’une compréhension limitée des manières dont les travailleurs culturels canadiens ont abordé la question de la diversité. Cependant, j’ai une certaine connaissance des changements à grande échelle qu’a vécus la société canadienne dans les dix dernières années. D’ailleurs, je suis convaincu que j’en apprendrai beaucoup, au cours des deux prochains jours, sur l’impact de ces développements sur les cultures émergentes en musiques nouvelles.

J’ai eu plusieurs fois l’occasion, au fil des ans, de consulter les données démographiques de Statistique Canada, pour mes propres recherches. Mon essai récent sur le Western Front de Vancouver ressasse les souvenirs de ma participation aux cours d’été intensifs «Musics of Two Worlds» organisés par le compositeur Martin Bartlett à l’Université Simon Fraser, à la fin des années 80. Ces résidences étaient uniques en leur genre, les étudiants y étaient intrépides et motivés, la faculté offrait des ressources incroyables: le regretté K.R.T. Wasitodipuro, (Pak Cokro), décédé récemment à l’âge de 102 ans, son gendre I Nyoman Wenten, la fille de celui-ci Nanik Wenten et son estimé collègue Hardja Susilo, tous parmi les plus grands artistes indonésiens de notre temps, y enseignaient la musique et la danse balinaises et javanaises, alors que Bartlett, Daniel Scheidt et Martin Gotfrit s’étaient joints à David Rosenboom et moi-même, entre autres personnes, pour enseigner la musique par ordinateur. Ce puissant mélange interculturel de tradition, d’avant-garde et de nouvelles technologies avait même attiré l’attention en Indonésie, le grand magazine d’information Tempo de Jakarta ayant publié un article sur un concert auquel assistait le consul général du pays. [Voir «Menabuh dan Menari lewat Sarung Tangan», Tempo (Indonesie), 17 août 1991.]

Le cours intensif «Music of Two Worlds» entretenait des liens serrés avec la communauté artistique de Vancouver et représentait un effort important et particulièrement visionnaire d’embrasser les changements démographiques au Canada et de faire de cette diversité émergente une source d’idées et de réseaux nouveaux. À l’époque, le Canada s’écartait déjà de son modèle identitaire à deux langues européennes + les Autochtones, se dirigeant vers l’autoreconnaissance d’une nation multiethnique. Aujourd’hui, on dénombre plus de 200 origines ethniques différentes au Canada, dont onze comptent plus d’un million de représentants au pays. L’immigration a entraîné l’émergence de nouvelles communautés et leur musique. Des hybrides ont émergé et des courants interculturels d’expérimentation musicale ont commencé à se développer.

De l’autre côté de la frontière, les mouvements des droits de la personne et du «black power», sans oublier les idéologies culturo-nationalistes et leurs défauts, ont forcé une nouvelle prise de conscience chez les minorités nationales du monde entier et les ont motivé à se défaire de la discrimination, légale ou coutumière. Les combats des GLBT, des femmes et des groupes ethniques, ainsi que les formations de toutes sortes pour la reconnaissance et le développement économiques des classes s’assortissaient de concepts tels l’auto-détermination et de nationalismes culturels et ethniques naissants dont la musique constituait un élément essentiel.

L’arrivée du postcolonialisme a entraîné de nouveaux alignements transnationaux, ce qui a poussé de nouvelles musiques à l’avant-scène. La décolonialisation était en filigrane du mouvement des droits de la personne qui promouvait une nouvelle compréhension de l’histoire à la base, alors que mondialisation, immigration et multiculturalisme ont tous influencé la montée des discours contemporains sur la diversité, en plus de réaffirmer le rôle de la musique comme force de changement internationale et active. Enfin, les technologies analogique et numérique encourageaient toutes deux ce qu’on pourrait appeler «l’immigration sonore». L’échantillonnage, tout particulièrement, favorisait le «remixage», qui sous-entendait un mélange encore plus prononcé à l’échelle des corps artistiques porteurs de l’histoire et de la culture.

Toutes ces forces ont poussé la légitimité des études ethnomusicologiques dans les milieux universitaires, dont l’étude de l’improvisation, la pratique fondamentale qui sous-tend la plupart des musiques du monde, ainsi que, plus généralement, la plupart des transactions entre les humains et leur environnement. Cependant, même l’éminent chercheur en improvisation Bruno Nettl, dans un article important de 1974, semblait à court d’idées pour expliquer ce qu’il appelait alors «l’attention accrue que l’on porte aux musiques qui semblent reposer beaucoup plus fortement sur l’improvisation que ne le fait la musique européenne savante» [NT: Traduction hors contexte.], élidant l’évidence que le jazz est la musique qui a révélé au monde que l’improvisation pouvait servir de terreau à une culture historico-musicale mondiale sérieuse qui demande à être étudiée et que les forces mentionnées jusqu’à présent (le mouvement des droits de la personne, la décolonisation, l’immigration) ont fortement préparé l’essor de cette nouvelle réalité.

Au moment où Nettl rédige son article de 1974, les mouvements «black power» ont déjà pris d’assaut les facultés d’études musicales, autrefois sinécures pour les discours musicaux paneuropéens, qu’ils soient compositionnels ou musicologiques. Les activistes érudits, dans les universités et à l’extérieur de celles-ci, ont redirigé les infrastructures économiques, physiques et discursives des milieux académiques pour aborder la culture musicale afrodiasporique et ses innovations non plus comme terrain de jeu pour la culture savante, mais comme un ensemble de formes musicales en propre dont la recherche, l’étude, la composition et l’interprétation méritent d’être soutenues. Le mouvement des droits de la personne avait déjà accéléré l’accession du jazz au statut de forme d’art. Ce développement était en branle depuis les années 50, avec la promulgation de discours classicisants qui reconnaissaient la nature et l